L'amour de loin

de Kaija Saariaho
Livret d'Amin Maalouf
Mise en scène de Peter Sellars
Avec Dawn Upshaw, Lilli Paasikivi
Gerald Finley
L'orchestre de Paris
Le choeur de chambre Accentus
2 décembre 2001
Châtelet



"J'ai appris à parler du bonheur,
à être heureux, je n'ai point appris"


C'est ainsi que le prince troubadour Jaufré Rudel commence l'opéra de Kaija Saariaho. Et à dire vrai, ces quelques mots résument l'oeuvre entière.


La facture d'une tragédie antique

L'opéra met en scène 3 personnages : Jaufré et Clémence vont s'aimer d'un amour de loin, par l'entremise du pèlerin. Chacun des protagonistes rêve d'un outremer inaccessible. Le pèlerin fait le lien entre ces deux idéaux, qui par définition ne peuvent se rejoindre. Las d'une vie de plaisirs charnels, Jaufré d'abord se contente de chanter la dame lointaine, sans même chercher à connaître son nom. Jusqu'au jour où le pèlerin lui découvre qu'elle sait être chantée. Il se met alors en route vers cet outremer et y rencontre sa mort, tel Orphée en quête d'Eurydice. Clémence aussi est heureuse de son amour de loin, sans souffrir de la séparation. Lorsqu'elle touche à son outremer, elle gagne la souffrance.


Bien que situé dans un contexte médiéval, l'opéra reste profondément païen et en garde le pessimisme tragique. Les dieux y sont jaloux du bonheur des humains, et lorsque ceux-ci sont près d'atteindre la félicité, la némésis frappe. A moins que ce ne soit l'homme qui crée sa propre tragédie, dans sa maladresse à aimer. Là encore, la structure de l'oeuvre tient de la tragédie antique. En contrepoint du chant tragique des protagonistes, le choeur invisible (et caché dans les combles), nous révèle les failles de cet amour de loin :


"Mais quel fruit peut porter l'amour de loin ?
Ni bonne compagnie, ni douce étreinte,
Ni noces, ni terres, ni enfants
Quel fruit peut donc porter l'amour de loin ?"


Une mise en scène minimaliste et contemporaine

Peter Sellars a évité l'écueil d'une reconstitution historique d'un Moyen Age imaginaire. Dépouillée, la mise en scène laisse le théâtre à nu. Seuls trois dispositifs scéniques très contemporains soutiennent l'action. Moderne tour d'ivoire, une nacelle cristalline monte et descend au gré des sentiments du troubadour. Rappel de l'architecture médiévale, un escalier hélicoïdal est le lieu clos où s'enferme la comtesse de Tripoli. Un vaste espace liquide, où glisse une barque translucide, transforme le pèlerin en Charon, le passeur de la mort.


Un texte dense, une musique mystérieuse et raffinée

Il faut rendre hommage au compositeur, Kaija Saariaho. Elle sait à merveille utiliser les techniques de la musique contemporaine pour servir sa sensibilité créatrice. Lorqu'elle a recours à la musique électronique, en particulier pendant les interventions du choeur, celle-ci se fond dans l'ensemble acoustique. Les nombreux micro-intervalles, loin de choquer l'oreille, renforcent le mystère et la subtilité de l'oeuvre.


Imprégné de récitatifs, composé sur un livret d'une densité rare, l'opéra demande aux chanteurs de veiller au phrasé. Ils le font avec soin, gardant cependant, pour les deux protagonistes, un accent qui les éloigne un peu des beautés du livret d'Amin Maalouf. Mais les voix sont belles, riches en harmoniques, notamment la voix aérienne de Dawn Upshaw, ou la voix grave et profonde du pèlerin (Lilli Paasikivi). Est-ce un problème d'interprétation ou de composition ? Le texte est beau, la musique fascinante. Parfois cependant la fusion le cède à la juxtaposition.


Préservé de ce hiatus, l'orchestre de Paris nous a donné une interprétation pleine de finesse. Répondant à la perfection aux indications précises de Kent Nagano, les musiciens ont su nous évoquer la mer, les mystères profonds du coeur humain, les variations subtiles de la pensées amoureuse. Enfin, le choeur, présent et absent à la fois, participait à cet entrelacs musical de la pensée et de l'amour, de la vie et de la mort, de la nature et de l'humanité.



Vous l'avez déjà compris, le public a fait un accueil chaleureux à ce spectacle intemporel et contemporain.




Tour Eiffel
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