I Capuleti e i Montecchi

Vicenzo Bellini
Mise en scène Robert Carsen
Opéra Bastille

Vérone - Bords de l'Adige


Créé en 1880 à la Fenice pour la saison théâtrale du Carnaval de Venise, l'opéra en deux actes de Vincenzo Bellini s'inscrit à son époque dans une longue série d'oeuvres écrites sur le célèbre mythe de Roméo et Juliette. Mais dans son opéra, Bellini n'aborde pas comme Shakespeare, et plus tard Gounod, la naissance de l'amour entre les deux jeunes gens. Il révèle avec une cruelle simplicité la vanité de la haine.


Bellini réécrit le mythe de Roméo et Juliette


Quand s'ouvre la tragédie, tout est joué : Roméo a déjà tué lors d'un combat le fils Capulet et les deux amants ont déjà engagé leur foi. Cet amour fragile reste impuissant face à la haine, à la guerre et au destin. Au premier acte, Roméo, travesti en ambassadeur, tente un impossible rapprochement avec Capulet. En vain. Il cherche à convaincre Juliette de fuir. En vain. Il ne renonce pas et vient chercher Juliette jusque dans l'église du mariage imposé. En vain. Le libretto prévoyait comme décor le palais. Robert Carsen a choisi d'évoquer la nef d'une église, ajoutant une note sacrée, qui contraste fortement avec la violence de la rue et il a eu raison. La haine de Capulet l'emporte et triomphe. Seule la mort pourra l'arrêter. Le combat de Roméo pour la paix est voué à l'échec. Ainsi, le choix de deux voix féminines, une mezzo et une soprano, pour le couple d'amants, face aux autres voix exclusivement masculines - et guerrières - sert au plus haut point le sens profond de l'opéra.


Une scène admirable de l'acte II résume tout le tragique de l'oeuvre. Tybalt et Roméo vont se battre, les armes vont parler. C'est alors que le retournement a lieu. Les combattants sont séparés au dernier moment par le cortège funèbre de Juliette. Ce que la raison n'avait su faire, le néant et la mort le font ; les deux combattants sont réunis dans la même douleur exprimée si simplement par Roméo : "E morta" (elle est morte).


La mise en scène de Robert Carsen :
juste, simple et efficace


Les contemporains de Bellini ne comprirent pas le dépouillement de cette oeuvre, tant du point de vue musical que scénographique. Robert Carsen nous l'a restitué avec une grande justesse dans une mise en scène pure et sobre. Dans la lignée de Jean Vilar, un jeu de panneaux sur un plateau tournant sert de décor et évoque aussi bien la grande salle du palais des Capulet, que la nef d'une église, le dédale des rues ou encore la profondeur du tombeau. Ce dispositif a l'intérêt majeur de réduire l'espace de la scène et, en rapprochant les chanteurs du public, de réchauffer la salle de l'Opéra Bastille.


Jennifer Larmore ou la pureté de la perfection


Jennifer Larmore, dans le rôle de Roméo, domine une distribution, fait rarissime, absolument parfaite. Sa voix glisse sur la musique de Bellini, puissante et naturelle. L'extrême impression de facilité qu'elle dégage, sur une tessiture pourtant étendue, force l'admiration, mais surtout permet que le chant nous parvienne dans toute sa pureté. Le rôle de travesti était délicat. Hormi à l'entrée de Roméo dans la chambre de Juliette, on l'oublie. Jennifer Larmore mène le rôle avec puissance et énergie.


Puis, tout s'efface et change de dimension dans la scène du tombeau. Au fond, un grand escalier monte vers la lumière, au centre, Juliette, toute blanche, repose. Dans l'obcurité, Roméo, debout, est seul, perdu dans l'immense scène. " Ecco la tomba " (Voici la tombe). Quelle puissance dans ces quelques notes ! La voix nous parvient alors directement. C'est elle, c'est nous. L'air qui va suivre traduit dans une prière la douleur sans fond, pure et simple. Elle chante en nous et y trouve un écho. Le public et l'interprète si parfaite ne font plus qu'un dans une commune émotion. Cette souffrance est la nôtre, cette solitude est la nôtre. Ce chant n'est plus celui de Jennifer Larmore, ni celui de Roméo, c'est le chant d'une âme qui parle à notre âme.



Tour Eiffel
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