Les Troyens

d'Hector Berlioz
Direction musicale de Sir John Eliot Gardiner
Mise en scène de Yannis Kokkos
Avec Susan Graham, Anna Caterina Antonacci
Gregory Kunde, Ludovic Tézier
Nicolas Testé, Laurent Naouri
Topi Lehtipuu, Renata Pokupic
l'orchestre Révolutionnaire et Romantique
11 octobre 2003
Châtelet



Les Troyens de Berlioz valent bien deux opéras, tous deux ponctués par le suicide de l'héroïne vaincue par le destin. Mais Berlioz la concevait comme une oeuvre unique. C'est la première fois, à l'occasion du centenaire de sa mort, que l'oeuvre est présentée dans son intégralité au cours d'une longue, mais passionnante représentation.


Une oeuvre représentée dans sa totalité

Cassandre se heurte à l'incompréhension des citoyens de Troie qu'elle alerte vainement des malheurs à venir. Didon oublie ses devoirs de reine pour céder aux charmes d'un amour sans avenir. Le prince Enée traverse les deux opéras, suivant sans faillir, mais en semant la désolation, son devoir de fondateur d'un monde nouveau. "D'autres t'enseigneront à être heureux", dit-il à son fils Ascagne, "Je ne t'enseignerai que la vertu des armes et le respect des dieux". Tout à cette tâche inhumaine, il ne peut répondre à l'amour et la tendresse humaine que lui offre Didon.


Beauté classique d'une mise en scène raffinée

Yannis Kokkos a dû éviter plusieurs fois de sombrer dans le kitsch. Il s'en est parfaitement acquitté avec, je dirais, la sensibilité d'un Grec. J'ai particulièrement aimé l'évocation du Cheval de Troie, dont on perçoit l'"omineuse" entrée dans la ville, accompagnée pour la première fois par le thème des Troyens, sans que pour autant on voit arriver sur scène un grotesque cheval de bois. L'évocation du Cheval dans le songe d'Enée reprenait la même beauté sculpturale, devenue force animale. Autre trouvaille d'une mise en scène soignée, une glace en plan inclinée évoquait avec bonheur la ville de Troie et sa population dans ses différents états. L'ombre d'Hector, d'abord elle aussi sculpturale, apparaît immense avant de se noyer dans une vapeur. On s'arrête alors à la limite du film d'épouvante, sans céder cependant à la tentation d'y entrer.


Qualité de la trame musicale

L'orchestre, dirigé par le valeureux Sir John Eliot Gardiner, a donné le maximum. Les choeurs, omni-présents, n'avaient peut-être pas l'homogénéité que l'on aurait pu souhaiter. Mais l'ensemble, dominé par l'excellence des chanteurs, était d'une grande qualité musicale.


Anna Caterina Antonacci est une émouvante Cassandre, vierge voyante et néanmoins amoureuse. Elle est splendide dans le duo d'amour où elle tente d'écarter celui qu'elle aime de son devoir pour le sauver. Les deux voix se mêlent et se démêlent avec art jusqu'au cri final de l'héroïne défaite. Le metteur en scène a sans doute souhaité nous donner une allusion subtile à l'actualité en faisant surgir des soldats casqués face à ces femmes en noir, qui refusant tout compromis avec le vainqueur, tombent sous les yeux du public.


Cassandre vivait le désespoir de passer pour folle, alors qu'elle savait et pouvait sauver la ville. Didon va vivre une toute autre tragédie. Reine heureuse d'une cité prospère qu'elle a contribué à bâtir, elle va pousser le raffinement jusqu'à l'amour. Elle y perdra la raison et la vie. Susan Graham joue sans doute moins bien qu'Anna Caterina Antonacci, mais sa voix est aussi claire, riche en harmoniques, agile dans les modulations. Au duo de Cassandre et Chorèbe répond celui d'Enée et Didon, rare moment de délicatesse exquise dans cette oeuvre grandiose. Mais le thème des Troyens l'emporte et l'on ne peut arrêter la marche de l'histoire.


Des seconds rôles à la hauteur des premiers

Au delà des protagonistes, le public a apprécié l'excellence des seconds rôles, donnant à la trame musicale une grande homogénéité. Je pourrais bien sûr parler de la délicate Anna de Renata Pokupic ou du grave Narbal de Laurent Naouri. Je retiendrai le nostalgique Hylas du Finlandais Topi Lehtipuu. L'air du marin Hylas, qui languit sa terre perdue est d'une grande douceur et convient très bien à ce beau ténor mozartien. Fluide mélopée évocatrice d'un bonheur passé, chantée avec une grande finesse, un grand naturel, calme nostalgique avant la tempête des rois.


Unisson du public

Le public fut souverain. Ayant adopté le parti pris d'un silence total (pas même perturbé par le moindre toussotement ou froissement de programme), il l'a maintenu pendant les 4 heures du spectacle, résistant aux sollicitations du chef de faire applaudir le seul Enée, ce qui aurait été une grande injustice pour les autres chanteurs. Mais le même public fut chaleureux dans ses applaudissements et dans ses bravos pour saluer le superbe travail de tous ces artistes qui ont parfaitement bien rendu cette oeuvre monumentale.




Tour Eiffel
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