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Histoire du roi lépreux
racontée par Guillaume de Tyr

Deuxième épisode


Le comte de Tripoli demande la régence. Le roi diffère la réponse.


La première année du règne, la flotte du roi de Sicile subit un désastre immense devant Alexandrie.
Le comte de Tripoli demande la régence du royaume et la tutelle du roi en tant que plus proche parent de son père.

La première année du règne de Baudoin IV, vers le début du mois d'août, une flotte de 200 navires, affrétée par le roi Guillaume de Sicile pour attaquer Alexandrie, se dirigea vers l'Egypte avec à son bord un contingent imposant de fantassins et de chevaliers. Ses généraux et officiers manquèrent de prudence et perdirent, dans les deux corps d'armée, une grande partie de leurs hommes, faits prisonniers ou massacrés à l'épée. Après une pause de cinq ou six jours aux alentours de la ville, ils se retirèrent en déroute.

Pendant ce temps, dans notre royaume, surgirent de graves dissensions entre Milon de Plancy, qui gouvernait, et certains princes du royaume. Ces derniers l'enviaient en effet, et voyaient d'un mauvais oeil d'être tenus à l'écart dans l'ignorance, tandis que lui, présumant trop de ses capacités et dédaignant autrui, était seul à seconder le roi. Excluant tout le monde de la cour, il administrait les affaires du royaume sans les consulter.

Cependant, le comte de Tripoli vient trouver le roi et demande la régence du royaume aux princes qui se trouvaient là. Il allègue que le roi n'a pas atteint sa majorité. La tutelle lui est due légitimement par droit de parenté. Elle lui revient également pour plusieurs raisons : il est son plus proche parent, et aussi le plus riche et le plus puissant de tous les vassaux du roi. Il ajoute un dernier argument de poids : lui-même, fait prisonnier, avait par loyauté de sa prison donné l'ordre à ses vassaux de confier au roi Amaury, père de Baudoin, toutes ses terres, forteresses et châteaux et de tout placer sous son autorité et celle de ses représentants. Il avait même conclu en ces termes : s'il lui arrivait de finir ses jours en prison, il déclarait comme légataire universel le roi Amaury, parce qu'il était son plus proche parent. Pour toutes ces raisons, il sollicitait la réciprocité, davantage comme un honneur que dans l'espoir d'en tirer quelque intérêt. Pour différer la réponse à la requête du seigneur comte, on trouva ce prétexte : les grands du royaume dont le roi écoutait les conseils étaient pour lors trop peu nombreux autour de lui ; le roi promit cependant de les convoquer en temps utile avec la plus grande célérité et, après avoir tenu conseil, avec l'aide de Dieu, de lui donner une réponse. Sur ces entrefaites, le comte repartit sur ses terres. Il avait la faveur de presque tout le peuple, celle des barons Onfroi de Toron, connétable du roi, Baudouin de Ramla, son frère Balian, Renaud de Sidon et de tous les évêques.



Milon de Plancy isole le roi des princes du royaume et meurt assassiné à Acre.


Milon de Plancy est assassiné à Acre.
Mort de l'archevêque Frédéric.

J'ai déjà parlé de Milon de Plancy. C'était un noble originaire de Champagne, la terre du comte Henri III. Il avait été si proche du roi Amaury par l'amitié et par le sang que celui-ci l'avait nommé sénéchal. Puis, à la mort d'Onfroi III, fils d'Onfroi II de Toron, il lui avait donné pour épouse sa veuve, Stéphanie, fille de Philippe de Naples. Par sa femme, il était le seigneur de la Syrie Sobal, c'est-à-dire de la région outre-Jourdain qui est communément appelée Montréal. Ladite veuve avait conçu deux enfants de son précédent mari, un fils et une fille. Milon, fort de la très grande familiarité qu'il avait entretenue avec le père du roi, regardait de haut les princes du royaume, même ceux dont le rang était plus élevé que le sien. C'était un homme trop impulsif, fier et arrogant, bavard et présomptueux. Pour donner l'apparence d'apaiser l'hostilité des autres princes, avec une certaine adresse, bien que trop manifeste, il avait engagé un homme de paille, un certain Rohard, commandant de la citadelle de Jérusalem, homme insignifiant et moins prétentieux. Ce dernier feignait de gouverner et Milon, d'obéir à ses ordres. C'était tout le contraire : il portait un titre plus brillant que réel, tandis que sous couvert de ce stratagème, Milon menait les affaires du royaume à sa guise. A force de se conduire sans prudence, de parler inconsidérément, d'accaparer toutes les affaires du royaume au mépris des autres princes, de tout diriger, de tout régler selon son bon plaisir, il attira sur lui une haine tenace. Certains complotèrent pour attenter à sa vie. Quand on l'en avertit, il prit l'information à la légère. Alors qu'il séjournait dans la cité d'Acre, à son habitude sans précaution, il fut transpercé de coups d'épée entre chien et loup et mourut, en pleine rue, ignoblement mutilé. Plus tard, l'opinion publique fut partagée sur son assassinat : les uns disaient qu'ils avait été victime de cet attentat pour sa fidélité sans faille envers le roi ; les autres, au contraire, qu'il convoitait secrètement le royaume pour lui-même. Il avait envoyé des messages à ses amis et relations de France pour qu'ils le rejoignent, parce qu'il pensait être en mesure d'obtenir le pouvoir grâce à leurs suffrages. Je n'ai pu vérifier aucune de ces deux versions. Ce qui est sûr, c'est qu'il attendait à cette époque le retour du frère de Rohard dont j'ai parlé plus haut, Balian de Jaffa, qui avait été envoyé en France avec des lettres et des présents du roi.

Le même mois, l'archevêque Frédéric de Tyr, mon prédécesseur, homme de haut lignage, retenu à Naples par une longue maladie, décéda le 3 novembre. Son corps fut transféré à Jérusalem avec toute la pompe et les honneurs qui lui étaient dus. Il fut déposé dans la salle capitulaire du Temple du Seigneur, dont il avait été le chanoine régulier.




Sources latines :

Guillaume de Tyr - Chronique 2, livre XXI, 3 et 4, Paris, Brepols, 1986.

On pourra consulter le texte en français médiéval sur le site de Paul Halsall

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