La cinquième corde

Dans une lettre datée de 1921, Edouard Nanny explique au directeur du Conservatoire l'utilité de jouer sur un instrument à 5 cordes.

Pour lui, un contrebassiste peut passer de 4 à 5 cordes sans études préalables.

Il termine sa lettre en souhaitant l'extension du répertoire de son instrument par les compositeurs contemporains.

Je ne dispose que du brouillon de cette lettre. L'original envoyé était peut-être un peu différent.



Cher Maître,

Je viens vous donner mon avis sur le rapport de M. O'Kelly, le plus brièvement possible, quitte à m'étendre plus longuement si vous voulez bien m'accorder un moment d'entretien.

Un ton ne pouvant se faire que du 1er au 4ème doigt, l'accord de la contrebasse par quintes est injouable. L'exécution des gammes, avec cet accord, exige un déplacement continuel de la main dans le manche de l'instrument, et devient, ainsi que celle des traits, d'une difficulté inouïe. Je ne parle pas de la justesse !... C'est pourquoi l'accord par quartes est adopté universellement, et tous les autres accords cités par M. O'Kelly sont restés des essais.

Quant aux systèmes qui consistent à descendre brusquement la corde ..mi, à l'ut grave et à élever aussi brusquement cet ut au mi, il est inadmissible, car la pression ou la dépression ainsi exercée sur la table d'harmonie fait que l'instrument ne peut tenir l'accord et que soumis à un tel supplice, il est vite détérioré. De plus, la corde étant descendue à l'ut, ce n'est plus sur une quarte ou une quinte, mais sur une sixte (ut-la) qu'il faut jouer si on n'a pas le temps nécessaire, durant l'exécution, pour élever la corde au mi ! Enfin, comme il est nécessaire d'avoir une très grosse corde pour que l'ut soit sonore, cette corde montée au mi, il devient impossible d'appuyer les doigts pour faire sortir un son.

A la création de Pelléas, à l'Opéra comique, j'ai été obligé de jouer l'accord (.. ré, la, ré, sol ..) que préconise aujourd'hui M. O'Kelly, et nous avons pu, mes collègues et moi, l'apprécier à sa juste valeur, et c'est pour remédier à toutes ces difficultés que j'ai voulu réaliser une contrebasse 5 cordes (ut, mi, la, ré, sol), mais jouable, car dans mes tournées en Belgique, Hollande, Allemagne, j'avais beaucoup vu de 5 cordes, mais qui ne me donnaient pas satisfaction : manche trop large, mauvaise sonorité, etc... Avec l'aide de M. Tournier, j'ai mis au point une contrebasse, qui soumise à l'appréciation de la Direction de l'Opéra comique et des chefs d'orchestre, M. Ruhlmann ent tête, a été adoptée en 1912. Les Concerts Colonne l'ont prise la même année, ainsi que l'orchestre des Champs-Elysées. Il y en a maintenant à l'Opéra, ainsi qu'aux Concerts Pasdeloup.

Malgré l'opinion de M. O'Kelly, cette contrebasse n'offre aucune difficulté et n'importe quel contrebassiste sérieux la joue sans études préalables ; qui sait bien jouer à 4 joue à 5. A l'Opéra comique, tout le monde joue la 5 cordes et sans cachet supplémentaire, mais mon avis est que dans les grands orchestres, la moitié des contrebassistes peut jouer à 4 et l'autre à 5.

M. O'Kelly dit aussi que la sonorité de la contrebasse à 4 ou 5 cordes est aussi pauvre dans l'aigu que dans le grave ; il a tort, il devrait s'être rendu compte, qu'avant tout, pour bien jouer cet instrument, il faut non seulement la force physique nécessaire, mais aussi un grand entraînement et travailler son archet de façon à savoir s'en servir avec autant d'art qu'un violoniste ou qu'un violoncelliste.

J'insiste, l'instrumentiste qui sait jouer à 4 cordes joue à 5 sans études préalables. Il faut éviter les traits rapides sur l'ut, les vibrations de la corde sont trop lentes, puis la force humaine a des limites !

Je pense qu'il est inutile de la faire travailler constamment à la classe, à moins que vous y teniez absolument, et dans ce cas, il faudrait faire les frais d'un instrument. Déjà la contrebasse qui appartient au Conservatoire, fatiguée par de nombreux essais de mécanique pour l'ut, est dans un piteux état, et je suis obligé d'en fournir une pour le travail de la Classe.

Le répertoire de morceaux de concours pour la contrebasse est pauvre, et je vous serai très reconnaissant de bien vouloir commander chaque année un morceau à un compositeur, à qui je me ferai un plaisir de donner tous les renseignements qu'il jugera utiles.

Je vous prie d'agréer, Cher Maître, l'expression de mes sentiments les plus respectueux.

Ed. Nanny

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