Le rejet au Conservatoire de 1902

En 1902, le poste de professeur de contrebasse au Conservatoire National Supérieur de Paris devient vacant.
Le conseil supérieur du Conservatoire propose Edouard Nanny pour l'occuper. Mais le ministre des Beaux-Arts ne ratifie pas la décision. Contrairement à la coutume, il choisit un autre candidat.
Pour quelles raisons le ministre a-t-il rejeté cette candidature ? Pour sa jeunesse, sa virtuosité ou la pression de milieux influents ?
Deux articles de protestation parurent à l'époque. Ils sont retranscrits ci-dessous.

Une nomination surprenante. Toujours les médiocres !

Deux nominations dans le personnel enseignant du Conservatoire national de musique et de déclamation ont été signées récemment par le ministre. Parmi les musiciens et dans tout ce petit monde qui gravite autour de l'établissement du faubourg Poissonnière, elles n'ont pas été toutes deux également bien accueillies, et l'une d'elles y a jeté un véritable émoi. Il ne s'agit pas, je m'empresse de le dire du choix fait par le ministre de Mme Rose Caron pour une classe de chant; cette nomination, encore qu'elle rompe avec une tradition qui excluait les femmes de ces emplois, ne saurait soulever d'opposition. Il n'en va pas de même de l'autre : il s'est trouvé en effet que l'attribution du second poste, celui de professeur de contrebasse, a été dévolue, contre toute attente, à un candidat autre que celui présenté par le conseil supérieur du Conservatoire. Quelles raisons avaient bien pu décider son Excellence à ce petit coup d'Etat ?

Je suis allé interroger un compositeur renommé pour son talent et connu pour son indépendance.

"Des raisons ? me dit-il. Mais il n'y en a qu'une, une seule, une vraie, une bonne. Elle est bien simple. Notre Conservatoire est mené par quelques personnages qui représentent officiellement (c'est une honte !) l'art musical en France et qui ont une horreur instinctive pour tout ce qui dépasse leur niveau, pour tout ce qui n'est pas comme eux, médiocre. A leur point de vue, ils n'ont pas tort. Ils ne sont pas méchants, ces gens-là : ils se défendent. Que deviendraient-ils, le jour où le talent seul déciderait des places et des honneurs ?"

"Le malheur, c'est qu'en haut lieu tout ce qu'ils disent est article de foi et qu'ils disposent d'une influence que rien jusqu'à présent n'a pu briser."

"Il me semble pourtant, mon cher maître, qu'ils ont été naguère rudement secoués, ces personnages influents. M. Pierre Lalo, dans le Temps..."

"Voici précisément quelque chose qui va lui faire plaisir à M. Pierre Lalo, à lui qui maintes fois s'est élevé contre le déplorable enseignement de la contrebasse au Conservatoire et qui avait tout lieu d'espérer, comme nous, le poste de professeur étant devenu vacant, qu'il serait enfin attribué à un homme capable de mettre un terme à de trop longs errements. Parmi ces candidats se trouvait un instrumentiste absolument hors ligne et qui, malgré l'hostilité plus ou moins manifeste d'un certain groupe emporta la majorité des voix au conseil supérieur du Conservatoire."

"Le conseil ? Qu'est-ce que c'est que ça ?"

"Oh ! rien de bien sérieux, puisqu'il est créé pour donner des avis au ministre et que, en fin de compte, le ministre décide d'après son bon plaisir ou selon l'inspiration de quelques personnages que vous connaissez. Il se compose de quinze membres : la section musicale de l'Institut, quelques professeurs de la maison, et trois membres nommés directement par le ministre ; ces derniers sont, si je ne me trompe, MM. Réty, Taffanel et Widor."

"Donc, le conseil fixe son choix sur M. Nanny."

"Attendez donc, M. Nanny ? Mais n'a-t-il pas joué, l'hiver dernier, aux concerts du jeudi de M. Colonne, des pièces anciennes, accompagnant la viole d'amour de M. Casadesus ? Je me rappelle bien l'avoir entendu. Mais il est extraordinaire, ce M. Nanny ! A-t-on jamais vu un contrebassiste comme lui qui tire de son lourd et éléphantesque instrument aussi bien des sonorités de violoncelle ou de flûte que de profondes et énormes vibrations ? Et quel succès on lui faisait !"

"Parbleu ! Un contrebassiste virtuose ! Il est seul de son espèce. Eh bien, croiriez-vous que c'est justement son talent, sa virtuosité qu'on lui reproche ?"

"Allons !"

"Parfaitement, et par la bouche même de M. le directeur des Beaux-Arts."

"Ne craignez-vous pas, messieurs, dit ce haut fonctionnaire (qui en la circonstance montre un peu trop le bout de l'oreille), ne craignez-vous pas que la virtuosité de M. Nanny ne soit un obstacle aux qualités exigées pour l'enseignement ?"

"Pan ! Le voilà bien l'argument qui réussit si souvent aux médiocres, [...]"

"Mais revenons à M. Nanny. Il eut beau réunir la majorité des suffrages, sa nomination, si elle avait eu lieu, aurait été un coup direct porté aux médiocres influents. Elle ne fut pas ratifiée. Comprenez-vous, maintenant, à quelles raisons ou plutôt à quelles inspirations le ministre a pu obéir ? Un professeur de contrebasse ? Que ce soit M. X... ou un autre, qu'est-ce que cela peut bien faire au public ? Encore s'il s'agissait d'un pianiste, d'un violoniste, d'un chanteur réputé ! Le public y prend garde, et le public, il faut encore avoir pour lui des ménagements. Mais un contrebassiste ! Sait-on seulement que ça existe ?"

"Ce raisonnement, que nos médiocres se sont vraisemblablement tenu, est, cette fois, en défaut ; car le public connaît M. Nanny, il l'a applaudi, ce qu'il a fait et ne fera jamais ni pour le favori de ces messieurs, ni pour aucun autre des concurrents. Et il faut le dire au public, aux contribuables qui paient assez cher l'entretien du Conservatoire et l'enseignement officiel et gratuit de la musique."

"La presse est là pour ça. [...]"

La Presse, 2 novembre 1902

Article de Pierre Lalo

Je vous ai dit combien il paraissait légitime que l'on eût nommé Mme Caron professeur de chant au Conservatoire. Mais cette nomination n'est pas la seule qu'ait faite l'administration de l'instruction publique et des beaux-arts. En même temps qu'une classe de chant, une classe de contrebasse était vacante ; on a pourvu aux deux vacances du même coup. Et le second choix ne mérite pas autant d'éloges que le premier.

Ne croyez pas que cela n'importe guère, et qu'une classe de contrebasse ne vaut point, comme une classe de chant, l'honneur qu'on s'en occupe. Sans doute les contrebassistes n'ont pas la popularité des ténors ; leurs effigies ne s'étalent pas aux vitrines des papetiers, et leurs noms ne sont pas imprimés en gros caractères sur les affiches des théâtres. Mais ils sont meilleurs musiciens que les ténors, et ils ont leur part, qui n'est pas petite, dans la valeur de nos orchestres ; le rôle de leur formidable et modeste instrument est essentiel. Un orchestre qui n'a que de médiocres contrebasses manque de base, d'assise, de fondation ; de bonnes contrebasses donnent à l'orchestre qui les possède la solidité, la plénitude et la puissance, en même temps qu'à l'auditeur la sécurité : si vous en voulez un frappant témoignage, rappelez-vous les contrebasses admirables de M. Nikisch, ce sentiment de satisfaction et de quiétude qu'inspirait la sonorité d'un orchestre ainsi équilibré, ainsi soutenu, ainsi établi ; vous conviendrez alors qu'il vaudrait bien la peine d'assurer à nos théâtres lyriques et à nos sociétés de concerts une aussi utile supériorité.

Or, au Conservatoire, depuis plusieurs années déjà, la classe de la contrebasse, seule parmi toutes les classes d'intruments à cordes, qui sont bonnes, laissait fort à désirer. Le professeur qui la dirigeait la dirigeait à contre-sens ; loin d'enseigner aux élèves la vigueur et la franchise qui doivent être les caractères de leur jeu, il leur communiquait on ne sait quelle mollesse et quelle suavité déplacées, qui les faisaient ressembler à de faux violoncelles ; je vous ai assez dit cela à l'époque des concours, pour n'avoir pas besoin de le redire plus longuement aujourd'hui. Ce professeur vint à disparaître : c'était l'occasion de rendre à la classe de contrebasse son objet et sa vertu. Le conseil supérieur du Conservatoire, qui est chargé de désigner les candidats, choisit entre les concurrents M. Nanny comme le plus digne. Il ne restait plus qu'à faire ratifier cette décision par le ministre. La chose ordinairement va de soi ; elle devait aller de soi cette fois encore, et l'on était d'autant mieux fondé à le croire, que le choix était non seulement excellent, mais en quelque sorte nécessaire, et imposé par les talents peu communs de l'élu. M. Nanny est en effet un virtuose d'une habileté extraordinaire, et tel qu'en aucun pays sans doute il ne trouverait de rival ; il est en même temps, à son pupitre d'orchestre, le musicien le plus sûr, l'exécutant le plus robuste et le plus solide qu'on puisse souhaiter. Il réunit donc des qualités rares et diverses ; et c'eût été pour notre enseignement musical une fortune que de le posséder. Le ministère de l'instruction publique et des beaux-arts n'en a pas jugé ainsi. Contrairement à l'usage, contrairement aux bonnes et justes raisons qui cette fois fortifiaient singulièrement l'usage, il a tenu pour nulle la désignation du Conseil supérieur ; il a nommé, au lieu de M. Nanny, un musicien dont on ne saurait rien dire, sinon que son honnête obscurité s'accorde mal avec une si éclatante préférence : il a fait un petit coup d'Etat bizarre et malencontrueux.

Pourquoi l'a-t-il fait ? Si M. le directeur et M. le ministre des Beaux-Arts ont agi de leur propre mouvement, éclairés par leurs seules lumières, si vraiment, entre les contrebassistes de France, M. le directeur et M. le ministre savent par eux-mêmes quel est le plus digne, on ne peut assez admirer : félicitons-les de connaître si bien les choses de la contrebasse ; félicitons les beaux-arts, et sécialement la musique, d'être dirigés par des personnes si compétentes. Mais si ces personnes sont notoirement incompétentes ; si elles sont incapables de juger par elles-mêmes, qui gouverne leur jugement ? Quels conseils occultes, au Conservatoire et dans le ministère, substituent leur opinion à celle du Conseil officiel, seul qualifié pour proposer un candidat ? Qui donc a fait grief à ce candidat de sa virtuosité même, et de son art trop consommé ? Qui encore, avocat intéressé d'une hiérarchie saugrenue, a représenté la nécessité d'honorer l'orchestre de l'Opéra, premier des théâtres subventionnés, non celui de l'Opéra-Comique, maison de moindre rang, et d'ailleurs animée d'un mauvais esprit ? (1) Ces conseillers, mieux pourvus de places que de mérites, et naturellement hostiles au talent, on les pourrait, s'il était nécessaire, appeler par leur nom. Il n'en vaut pas la peine. Mais il valait la peine de dénoncer leurs pratiques et de montrer, une fois de plus, que les seules influences souveraines sont celles de la routine et de la médiocrité.

(1) M. Nanny appartient à l'orchestre de l'Opéra-Comique, son rival heureux à celui de l'Opéra.

En octobre 1919, Edouard Nanny obtiendra le poste qu'il lui avait été refusé en 1902.
Entre temps, il aura déployé tout son talent et toute son énergie à illustrer et améliorer la technique de la contrebasse.

Retour






Copyright © 2002 Dominique Dufils

Les photos et textes de ce site sont protégés.
Toute reproduction, même partielle,
est interdite sans autorisation préalable.